Le conflit soudanais, déjà considéré comme l’une des pires tragédies humanitaires du XXIᵉ siècle, prend une tournure de plus en plus inquiétante.
Selon plusieurs rapports concordants de la Defense Intelligence Agency américaine, d’Amnesty International, du Washington Post et de Reuters, les Émirats arabes unis (EAU) auraient joué un rôle déterminant dans l’armement de la milice des Forces de soutien rapide (RSF), accusée de crimes de guerre et de génocide au Darfour. Ces livraisons d’armes sophistiquées auraient contribué à renforcer un groupe paramilitaire déjà tristement célèbre pour sa brutalité, aggravant un conflit qui a fait des dizaines de milliers de morts et déplacé des millions de civils.
Depuis le printemps 2024, les agences de renseignement américaines affirment que les Émirats ont intensifié leurs livraisons de matériel militaire à la RSF. Ces équipements comprendraient des drones de combat de fabrication chinoise, des armes légères, des mitrailleuses lourdes, des véhicules blindés, de l’artillerie et des munitions. Le Washington Post a révélé qu’au moins trente-deux vols militaires ont quitté le territoire émirati vers le Tchad et le Darfour entre juin 2023 et mai 2024, souvent sous couvert d’aide humanitaire. Selon Amnesty International, plusieurs de ces cargaisons contenaient des bombes guidées et des systèmes d’armes chinois similaires à ceux acquis par les forces émiraties.
Les routes d’approvisionnement passent principalement par le nord du Tchad, notamment l’aéroport d’Amdjarass, transformé en plaque tournante logistique pour contourner l’embargo onusien sur les armes à destination du Soudan. Ces livraisons auraient permis à la RSF, dirigée par Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, de consolider son emprise sur de vastes régions du pays, notamment au Darfour, où les Nations unies évoquent aujourd’hui une « campagne de nettoyage ethnique ».
Les motivations des Émirats arabes unis semblent mêler ambitions économiques et géopolitiques. Abu Dhabi chercherait à étendre son influence sur la mer Rouge et à garantir son accès aux ressources naturelles soudanaises, en particulier l’or. Selon des données commerciales citées par Military Africa, les Émirats auraient importé plus de 2,3 milliards de dollars d’or soudanais en 2022, dont une grande partie issue de zones contrôlées par la RSF. Ce lien économique s’est accompagné d’une coopération militaire et technologique avec la Chine, qui fournit à la fois les drones et les systèmes de communication utilisés sur le terrain.
Face aux accusations croissantes, les autorités émiraties nient fermement toute implication. Dans un communiqué publié par Al Jazeera en mai 2025, Abu Dhabi affirme « ne pas soutenir ni armer aucune partie impliquée dans le conflit soudanais » et insiste sur son rôle humanitaire. Toutefois, ces dénégations sont contredites par de multiples enquêtes indépendantes et par les services de renseignement occidentaux. En avril 2025, le Soudan a même porté plainte devant la Cour internationale de justice (CIJ), accusant les Émirats de « complicité dans un génocide ». L’audience, rapportée par The Guardian, a mis en lumière une accumulation d’éléments matériels attestant d’un flux régulier d’armes et d’argent en direction de la RSF.
Pendant ce temps, la population soudanaise continue de payer le prix fort. Plus de 20 000 personnes ont été tuées depuis le début de la guerre, des millions d’autres ont fui leurs foyers, et plus de 18 millions sont menacées de famine, selon les Nations unies. Les bombardements ciblés et les massacres au Darfour rappellent les heures sombres du génocide de 2003. L’ONU, impuissante face à la complexité des alliances régionales, appelle à une enquête internationale indépendante sur le rôle des Émirats arabes unis dans le prolongement du conflit.
À mesure que la guerre s’enlise, le Soudan devient le théâtre d’une bataille d’influence entre puissances régionales et internationales. Le soutien présumé d’Abu Dhabi à la RSF illustre une tendance inquiétante : la privatisation des guerres africaines par des États cherchant à défendre leurs intérêts économiques sous couvert d’aide humanitaire. Alors que les civils soudanais continuent de mourir sous les bombes, la responsabilité des acteurs extérieurs, notamment celle des Émirats arabes unis, apparaît désormais comme un élément central de cette tragédie silencieuse.
Assane BAGAYA / Cosmos Ouaga
















