La Côte d’Ivoire se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins entre contrôle étatique et espace démocratique. Depuis quelques mois, des arrestations d’influenceurs, de militants et de simples administrateurs de pages web sont abondamment dénoncées par l’opposition comme des manœuvres d’intimidation. En parallèle, des soutiens du pouvoir se permettent des attaques verbales répétées sans sanction apparente. Cette asymétrie dans le traitement suscite une profonde inquiétude quant à l’avenir de la liberté d’expression dans le pays.
Des arrestations qui suscitent l’indignation
L’une des affaires qui a particulièrement secoué l’opinion publique concerne Ibrahim Zigui, un activiste proche de l’opposition PPA-CI, interpellé début septembre 2025 après avoir appelé à des manifestations à l’approche d’une décision du Conseil constitutionnel. Selon ses proches, des hommes armés l’auraient extrait de son domicile et conduit vers une destination inconnue, sans que les autorités ne publient immédiatement de communiqué détaillé.
Plusieurs militants du PPA-CI ont également été ciblés : en août 2025, six membres du parti ont été arrêtés dans la nuit, en lien avec des violences survenues dans la commune de Yopougon. L’opposition a dénoncé des arrestations arbitraires, tandis que le gouvernement a présenté les mesures comme légales.
Au-delà des militants, la justice ivoirienne a rendu des verdicts lourds envers des figures de l’opposition. En février 2025, trois cadres du PPA-CI, dont Damana Pickass, Justin Koua et Ipko Lagui, ont été condamnés à dix ans de prison ferme pour des motifs incluant troubles à l’ordre public, atteinte à la défense nationale ou incitation à l’insurrection. L’annonce de ces sentences a été perçue comme un avertissement direct aux voix critiques à l’orée de la présidentielle.
Le cas d’Alino Faso (Alain Christophe Traoré), influenceur burkinabé résidant en Côte d’Ivoire, a provoqué un tollé diplomatique et médiatique. Arrêté en janvier 2025 pour des motifs liés à des relations avec un État étranger, il a été retrouvé pendu dans sa cellule en juillet. Les autorités ivoiriennes ont conclu à un suicide après enquête, mais le gouvernement burkinabé conteste cette version et réclame une enquête internationale.
Ces événements illustrent un contexte où l’arrestation et la détention ne touchent plus uniquement les partis politiques, mais aussi des personnalités issues de la société civile, des réseaux sociaux ou des plateformes numériques.
Le ton dur de la justice et la mise en garde aux administrateurs
Le 26 septembre 2025, le procureur de la République Koné Braman Oumar a réuni journalistes, blogueurs, influenceurs, administrateurs de pages web et médias en ligne. Dans ce cadre, il a déclaré : « À compter d’aujourd’hui, la récréation est terminée. Nous allons passer à la vitesse supérieure si les directeurs de publication et les administrateurs ne jouent pas correctement leur rôle. » Cette formule ferme s’accompagne d’une série de rappels légaux : la responsabilité pénale de ceux qui publient, la nécessité d’un dispositif de modération, la mise en garde contre les contenus incitant à la haine, à l’insurrection, à la diffamation.
Le procureur a également précisé que les administrateurs de pages et les directeurs de publication pourraient être poursuivis comme « complices » si des contenus illicites apparaissaient sur leurs plateformes, même lorsqu’ils ne les ont pas eux-mêmes rédigés. Cette posture reflète une volonté de recentrer la responsabilité sur les médias numériques et les réseaux sociaux, qui sont désormais assimilés dans leur fonctionnement aux médias classiques.
Parallèlement, le procureur critique les messages en ligne susceptibles d’incitation à l’insurrection, à la haine ou à la violence, avertissant que l’État dispose des moyens techniques et humains pour retrouver les auteurs et qu’une tolérance zéro sera appliquée.
Le silence pour les voix favorables au pouvoir
Tandis que les critiques sont visées, certains soutiens du régime bénéficient d’une quasi-immunité. Parmi les figures les plus visibles, Général Camille Makosso, tiktokeur très actif, se distingue par ses prises de parole virulentes et injurieuses envers l’opposition et d’autres chefs d’État africains. Ses vidéos et ses lives multiplient les attaques sans que des poursuites publiques ne soient lancées contre lui. L’union nationale des journalistes de Côte d’Ivoire a dû désavouer une tentative de légitimer Makosso comme « journaliste » afin de stopper des revendications de statut légal.
Cette absence de réaction judiciaire contraste fortement avec la fermeté affichée envers les tenants de voix discordantes. Lorsque le régime tolère ou néglige les excès verbaux de ses propres alliés tout en sanctionnant sévèrement les critiques, cela nourrit un sentiment de partialité et d’injustice.
Les enjeux institutionnels et les risques pour la démocratie
La multiplication des arrestations et les mises en garde publiques des autorités judiciaires creusent un fossé entre l’État et ses citoyens. Si le droit doit être appliqué, son application doit être perçue comme impartiale pour préserver la confiance dans les institutions. Or, l’impression d’une justice à double vitesse semble se renforcer : les critiques sont sanctionnées, les alliés sont protégés.
Les lois actuelles utilisées (presse, cybercriminalité, lutte contre les fausses nouvelles) comportent des angles d’ombre. Des notions telles que « atteinte au crédit de l’État », « trouble à l’ordre public » ou « incitation à l’insurrection » laissent une marge d’interprétation dont les autorités peuvent tirer avantage dans des contextes politiques tendus.
Le renforcement de la responsabilité des administrateurs de pages impose aux plateformes de surveiller leurs contenus de façon proactive, souvent avec des moyens limités. Le risque est qu’une modération excessive ou la suppression de contenus critiques devienne la règle pour éviter les poursuites. Le débat entre régulation nécessaire et censure déguisée est désormais au cœur du numérique politique ivoirien.
Dans ce contexte, la liberté d’expression devient un champ miné, où la critique informée, l’analyse politique ou le débat citoyen courent le risque de tomber sous le coup d’accusations juridiques. L’auto-censure pourrait devenir un réflexe courant, et les dissidences continuer à être éclipsées.
La Côte d’ivoire n’a pas besoin d’une autre crise
La Côte d’Ivoire est aujourd’hui confrontée à une tension grave : préserver la stabilité et l’ordre, ou permettre l’expression libre et critique. Le choix ne doit pas être binaire : un État démocratique se distingue précisément par sa capacité à réguler sans museler, à appliquer la loi sans faire de l’arbitraire son outil politique.
Les arrestations de militants, d’influenceurs, les menaces explicites aux administrateurs de pages web, tout cela témoigne d’une posture d’autorité musclée. Mais quand la colère publique monte, quand le silence devient la norme pour éviter les risques, c’est la démocratie qui recule.
La Côte d’Ivoire ne peut pas se permettre de normaliser l’injustice. Si la justice doit reprendre ses droits, elle doit être pour tous, sans distinction de camp. Et si la liberté d’expression doit être exercée dans le respect de la loi, cette loi doit rester claire, stable, transparente, équitable et respectueuse du pluralisme.
Assane BAYAGA / Cosmos Ouaga
















