Madagascar a basculé, mardi 14 octobre, dans une nouvelle crise politique majeure. Après trois semaines de manifestations populaires menées par la jeunesse malgache, les militaires ont annoncé la prise du pouvoir, tandis que le président Andry Rajoelina, réfugié à l’étranger, a été destitué par l’Assemblée nationale. Une situation confuse où institutions civiles et armée se disputent désormais la légitimité du pouvoir.
Une montée de la contestation devenue insurrection
Le mouvement dit de la « Gen Z », né fin septembre pour dénoncer les coupures d’eau et d’électricité, s’est rapidement transformé en contestation politique. Les frustrations sociales, alimentées par une pauvreté chronique – plus de 80 % des Malgaches vivent sous le seuil de pauvreté – ont cristallisé un rejet du régime Rajoelina, accusé d’autoritarisme et de mauvaise gouvernance.
Le 14 octobre, alors que la colère gagnait tout le pays, Andry Rajoelina annonçait la dissolution de l’Assemblée nationale. Mais quelques heures plus tard, cette dernière votait sa destitution pour vacance du pouvoir, après le départ précipité du chef de l’État vers l’étranger.

Dans la foulée, un groupe d’officiers dirigé par le colonel Michaël Randrianirina, à la tête du CAPSAT (Corps d’armée des personnels et services administratifs et techniques), s’est présenté devant le palais présidentiel pour déclarer la prise du pouvoir.
Les militaires ont annoncé la dissolution du Sénat et de la Haute Cour constitutionnelle, mais maintenu l’Assemblée nationale « pour assurer la continuité démocratique ». Ils ont promis la formation d’un gouvernement civil de transition et des élections « dans un délai de deux ans » — une promesse qui diverge toutefois de la demande de la Haute Cour, favorable à un scrutin sous soixante jours.
Sur le plan juridique, la situation demeure floue. La Constitution malgache prévoit qu’en cas de vacance du pouvoir, c’est le président du Sénat qui assure l’intérim. Or, ce poste est actuellement vacant, et le gouvernement Rajoelina, réduit à quelques ministères sécuritaires, n’a plus de légitimité.
Dans ce vide politique, l’armée se positionne comme « autorité de transition », tout en rejetant le terme de « coup d’État », préférant parler de « prise de responsabilité nationale ».
Pour la politologue Christiane Rafidinarivo (Cevipof-Sciences Po), cette configuration est inédite : « Les militaires ne se sont pas contentés d’influencer le pouvoir, comme par le passé, mais l’exercent directement, en invoquant la vacance institutionnelle. »
Réactions internationales et risque d’isolement
La communauté internationale reste prudente mais inquiète.
L’ONU a mis en garde contre toute tentative de coup de force, tandis que l’Union africaine a rappelé sa politique de « tolérance zéro » vis-à-vis des prises de pouvoir inconstitutionnelles.
La France, ancienne puissance coloniale, a appelé au respect de « l’État de droit et des libertés fondamentales », tout en exprimant sa « compassion » pour les victimes des récentes manifestations.

Le souvenir du précédent coup d’État de 2009, qui avait valu à Madagascar des sanctions internationales sévères et un gel de l’aide au développement, hante les esprits. Une répétition de ce scénario pourrait fragiliser davantage une économie déjà exsangue.
Si les manifestations de la capitale ont viré à la liesse après l’annonce de la destitution de Rajoelina, l’avenir politique reste incertain.
Les militaires assurent vouloir rétablir la démocratie, mais l’histoire malgache rappelle que les transitions dirigées par l’armée ont souvent débouché sur de nouvelles crises.
La réussite de cette transition dépendra de la capacité du « conseil présidentiel de refondation » à associer les forces civiles, l’Assemblée nationale et la société malgache dans la reconstruction d’un ordre institutionnel légitime et stable.
Cette crise illustre à la fois l’essoufflement du régime Rajoelina et la fragilité chronique des institutions malgaches.
L’armée, en intervenant au nom du peuple, prend un risque : celui de retomber dans le cycle des coups d’État qui ont jalonné l’histoire du pays depuis l’indépendance.
Mais elle exprime aussi un malaise social profond, celui d’une jeunesse en quête de justice, de services publics essentiels et d’un État plus équitable.
L’équilibre entre restauration démocratique et maintien de l’ordre sera décisif pour éviter que Madagascar ne sombre, une fois de plus, dans l’instabilité.
✍️ Assane BAGAYA / Cosmos Ouaga
















