France : 27 jours au pouvoir, comment la crise politique a emporté Sébastien Lecornu

En France, les crises politiques s’enchaînent, mais rarement avec une telle intensité. Le 6 octobre 2025, Sébastien Lecornu a remis sa démission à Emmanuel Macron, à peine vingt-sept jours après sa nomination. Ce départ fulgurant consacre le plus court passage d’un Premier ministre à Matignon depuis la création de la Ve République. Entre désaccords internes, fronde politique, et incapacité à incarner la rupture promise, cette démission traduit une profonde crise de confiance dans la gouvernance française et révèle, au-delà de l’Hexagone, une perte d’autorité politique observée jusqu’en Afrique.

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La nomination de Sébastien Lecornu le 9 septembre dernier avait déjà surpris. Âgé de 38 ans, proche du chef de l’État, il incarnait la continuité du macronisme plus qu’un changement de cap. Son arrivée à Matignon devait symboliser une réconciliation entre les sensibilités de la majorité présidentielle et celles des Républicains, dont plusieurs cadres avaient accepté de participer au nouveau gouvernement. Cette coalition de circonstance, qualifiée de « socle commun », s’est révélée être un terrain miné dès les premières heures.

Le retard dans la formation du gouvernement a immédiatement jeté le doute. Il aura fallu vingt-cinq jours à Lecornu pour dévoiler sa première liste, la plus longue attente jamais enregistrée sous la Ve République. Ce délai inhabituel a nourri le scepticisme d’une opinion publique lassée des tractations politiques et des équilibres internes. Lorsqu’enfin la liste partielle des ministres a été annoncée, la déception a été immédiate : douze membres de l’équipe précédente, renversée un mois plus tôt, faisaient leur retour. La promesse de rupture semblait déjà trahie.

La tempête politique et les critiques tous azimuts

Les oppositions ont aussitôt flairé une faille. À gauche, La France insoumise et les écologistes ont dénoncé la reconduction d’un gouvernement « usé », incapable d’incarner le renouveau démocratique promis par Emmanuel Macron après la dissolution de 2024. Le Rassemblement national a, de son côté, accusé le chef de l’État de prolonger une crise institutionnelle sans issue et a appelé à une dissolution immédiate de l’Assemblée nationale.

Mais la véritable déflagration est venue de la droite. Chez Les Républicains, la participation au gouvernement a provoqué une fracture interne. Si Bruno Retailleau avait plaidé pour une participation « exigeante », d’autres cadres, comme David Lisnard ou Xavier Bertrand, ont menacé de quitter le parti. La nomination de Bruno Le Maire au ministère des Armées a achevé de diviser la formation : considéré comme responsable du dérapage budgétaire des dernières années, son retour au gouvernement a été perçu comme une provocation. En quelques jours, la fragile alliance sur laquelle reposait Lecornu a implosé, le privant de tout appui stable.

Dans le même temps, les syndicats, jusque-là discrets, ont fait entendre leur voix. Plusieurs organisations ont dénoncé le flou du programme gouvernemental sur les réformes sociales et le pouvoir d’achat. Des rassemblements symboliques, notamment à Paris et Lyon, ont réuni fonctionnaires et enseignants qui réclamaient des engagements concrets. Le mécontentement social a rejoint le tumulte politique, créant un climat de défiance généralisé.

Lecornu a tenté de rassurer, promettant un dialogue “constructif” avec les forces sociales. Mais son discours n’a pas convaincu. L’absence de vision claire, l’absence de majorité solide et la perception d’un gouvernement technocratique ont fini par lui coûter son autorité. Le Premier ministre s’est retrouvé isolé, pris en étau entre un président affaibli, des oppositions déchaînées et des syndicats méfiants.

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Une démission inévitable et un symbole d’instabilité

Le 6 octobre au matin, depuis le perron de Matignon, Sébastien Lecornu a pris la parole pour acter sa démission. “Les conditions n’étaient plus réunies pour gouverner”, a-t-il déclaré, évoquant “le refus de compromis” des forces politiques et “le réveil d’appétits partisans”. Ce discours sobre a clos l’un des épisodes les plus courts mais aussi les plus révélateurs de la Ve République.

Depuis la réélection d’Emmanuel Macron en 2022, la France a connu cinq Premiers ministres. Une rotation inédite qui témoigne d’un malaise institutionnel profond. Le pari d’une “coalition d’union nationale” a échoué, tandis que les appels à la dissolution ou à la démission du président se multiplient. Jean-Luc Mélenchon a annoncé une motion de destitution signée par les députés insoumis, écologistes et communistes. Du côté du Rassemblement national, Jordan Bardella estime que “le pays ne peut retrouver la stabilité sans retour aux urnes”. Même au sein de la droite traditionnelle, certains appellent Emmanuel Macron à “tirer les conséquences” de cette crise.

L’Afrique observe, entre perplexité et leçon politique

Au-delà de la scène française, la démission de Lecornu a trouvé un écho en Afrique. Dans plusieurs capitales, de Dakar à Ouagadougou, les observateurs soulignent la fragilité du modèle politique français. Les changements incessants à Matignon sont perçus comme un signe d’instabilité au sommet de l’État, contrastant avec le discours de fermeté et de continuité souvent tenu par Paris à l’étranger. Les pays africains, notamment ceux du Sahel, suivent avec une attention particulière la politique française depuis le retrait des troupes et les repositionnements diplomatiques récents.

Sébastien Lecornu, ancien ministre des Armées, avait plaidé pour “redéfinir la présence française en Afrique” en insistant sur une approche économique plutôt que militaire. Sa démission laisse planer une incertitude sur la continuité de cette stratégie. En Afrique, où les transitions politiques et les remaniements sont souvent perçus comme des signes de faiblesse institutionnelle, la crise française est vue comme un miroir : la démocratie européenne n’est pas à l’abri des blocages, ni des divisions internes. Des éditorialistes de Jeune Afrique et RFI soulignent que cette instabilité pourrait affaiblir l’influence française déjà contestée sur le continent.

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Un signal d’alerte pour la gouvernance française

La chute de Sébastien Lecornu n’est pas seulement l’échec d’un homme, mais celui d’un système politique en quête de repères. Les coalitions fragiles, les rivalités partisanes et la lassitude des citoyens traduisent un besoin urgent de refondation. Dans un pays où la défiance envers la classe politique atteint des records, cette démission interroge la capacité du pouvoir à se réinventer.

En vingt-sept jours, Lecornu aura cristallisé toutes les contradictions d’une Ve République épuisée : promesse de rupture sans réforme réelle, coalition sans cohésion, gouvernance sans ancrage populaire. De Paris à Ouagadougou, cette crise inspire une même réflexion : la stabilité politique ne se décrète pas, elle se construit sur la transparence, la confiance et le courage de dire non aux compromis stériles. La leçon vaut autant pour la France que pour ses partenaires africains.

Assane BAGAYA  / Cosmos Ouaga

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