Rendez-vous avec l’histoire : les cinq erreurs qui ont précipité la chute de l’ex Président Roch Marc Christian Kaboré

5 erreurs de Roch Kaboré

Élu président du Burkina Faso en 2015, puis réélu en 2020 avec environ 58 % des suffrages, Roch Marc Christian Kaboré incarnait alors l’espoir d’une gouvernance stable et réformatrice. Cependant, moins de sept ans plus tard, il est renversé par un putsch militaire en janvier 2022. Derrière cette chute, plusieurs erreurs stratégiques et de gouvernance se sont accumulées, fragilisant sa légitimité et celle de son régime. Cet article passe en revue cinq erreurs majeures qui, ensemble, expliquent le déclin rapide de son pouvoir.

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1. Laxisme dans la gestion de l’État et tolérance à la corruption

La première erreur critique du régime Kaboré réside dans le manque de rigueur face aux détournements de fonds publics. Au cours de son mandat, plusieurs scandales financiers ont émergé dans divers ministères. Bien que tous les noms des responsables n’aient pas été rendus publics, les enquêtes internes ont montré des malversations dans la gestion des marchés publics et des projets d’infrastructures.

L’absence de sanctions exemplaires a donné le signal que l’impunité était tolérée, voire implicitement encouragée. Pour la population, cette inertie a créé l’impression que l’État se vidait de ses ressources au profit d’un cercle restreint de bénéficiaires. Dans un pays où la confiance dans les institutions était fragile, ce laxisme n’était pas seulement une erreur administrative : c’était un échec politique majeur.

2. Gabegie financière et impunité persistante

Le deuxième manquement touche à la mauvaise gestion des finances publiques. Des audits internes ont révélé que certains ministères et institutions utilisaient les fonds publics de manière discrétionnaire, notamment pour des dépenses somptuaires non justifiées ou des acquisitions sans appel d’offres rigoureux.

Cette gabegie s’est souvent déroulée dans un contexte de pression économique sur les ménages, avec une inflation galopante et des services publics insuffisants. Les audits restaient souvent confidentiels, et les résultats rarement communiqués. L’impunité de certains responsables a renforcé l’idée que la haute administration pouvait agir sans contrainte.

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Le contraste entre la pauvreté ressentie par les citoyens et les excès des élites a amplifié le mécontentement social. Ce déséquilibre financier a fragilisé la crédibilité de l’État et alimenté le sentiment de détachement des dirigeants vis-à-vis de la population.

3. Rupture avec le peuple et arrogance du pouvoir

La troisième erreur, la plus politique, fut la perte de contact avec les citoyens. Le régime Kaboré a souvent semblé sourd aux alertes de la société civile et aux revendications populaires. Les dispositifs de concertation ont été vidés de leur substance, et les critiques ont parfois été accueillies par le mépris ou la technocratie.

Les alertes sur les difficultés dans les zones touchées par l’insécurité, le chômage des jeunes ou la situation des déplacés internes ont été insuffisamment prises en compte. Pour une grande partie de la population, le président est apparu comme distant, entouré d’élites déconnectées du quotidien. Ce fossé entre le pouvoir et les citoyens a contribué à la dégradation de sa popularité et a affaibli sa capacité à anticiper les tensions sociales.

4. Gestion défaillante de la sécurité et recul de l’État

L’une des erreurs les plus lourdes de conséquences concerne la sécurité et la présence de l’État sur le terrain. Malgré la promesse de renforcer les forces armées et la défense nationale, les attaques jihadistes se sont multipliées, les zones hors contrôle se sont étendues, et l’État est devenu quasi invisible dans plusieurs provinces.

L’attaque d’Inata en novembre 2021, où des gendarmes ont été tués faute de ravitaillement et de soutien logistique, symbolise l’incapacité du régime à protéger ses forces et ses citoyens.

Cette incapacité à sécuriser le territoire a affaibli l’autorité centrale, fragilisé la confiance des populations dans le gouvernement et préparé le terrain pour l’intervention militaire de janvier 2022.

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5. La coupure d’internet : l’isolement de la population

Enfin, la cinquième erreur concerne la restriction de l’accès à l’information. Dans des contextes de manifestations ou de tensions sociales, le régime a coupé l’internet pour limiter les mobilisations et le partage de l’information.

Cette mesure a eu un coût économique et politique considérable. Le Burkina Faso, pays où une grande partie des jeunes et des entrepreneurs dépendent de la connectivité, a subi des pertes financières importantes, estimées à plusieurs centaines de millions de FCFA, selon des études internationales sur les coupures numériques.

Politiquement, cette décision a renforcé l’idée que le pouvoir ne pouvait plus soutenir un débat ouvert et craignait la contestation. En janvier 2022, la perturbation des services numériques a coïncidé avec le putsch, symbolisant la perte totale de légitimité et de crédibilité du régime.

L’enchaînement fatal

Pris isolément, chaque manquement aurait pu être tempéré. Mais la combinaison de ces cinq erreurs – tolérance à la corruption, gabegie financière, rupture avec le peuple, échec sécuritaire et censure numérique – a créé un cercle vicieux qui a progressivement sapé l’autorité présidentielle.

Le putsch militaire de janvier 2022 n’était pas un coup de tonnerre inattendu : il s’inscrit dans un contexte d’accumulation de frustrations, de défaillance institutionnelle et de mécontentement populaire. Les forces armées, constatant le retrait et l’incapacité de l’État à sécuriser le pays, ont agi dans un vide politique et sécuritaire.

L’histoire de la chute de Kaboré enseigne plusieurs leçons : il ne suffit pas d’être élu massivement pour garantir sa longévité. La gouvernance doit s’exercer avec rigueur, responsabilité et proximité avec le peuple. L’État, surtout dans un contexte fragile, ne peut tolérer que ses institutions perdent en légitimité.

Assane BAGAYA / Cosmos Ouaga

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