Dans une déclaration conjointe hautement symbolique, le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont annoncé leur retrait de la Cour pénale internationale (CPI), le 23 septembre 2025. Cette décision marque une rupture historique avec une institution souvent critiquée pour son manque d’impartialité. L’événement ne se limite pas à un simple acte juridique : il incarne une étape décisive dans le processus de réaffirmation de la souveraineté sahélienne et s’inscrit dans une dynamique politique plus large, amorcée par la création de l’Alliance des États du Sahel (AES).
Loin de n’être qu’un repli, ce retrait est présenté par les trois pays comme une opportunité stratégique pour bâtir une justice plus proche des réalités locales et consolider leur indépendance politique. Mais quels en sont les véritables enjeux et les conséquences possibles ?
Pourquoi quitter la CPI ?
La Cour pénale internationale, créée en 2002, a pour mission de juger les crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocides lorsque les États n’ont pas la capacité ou la volonté de le faire. Toutefois, son action est souvent perçue comme sélective. Sur une trentaine de dossiers ouverts depuis sa création, plus de la moitié concernent des pays africains.
Le Burkina Faso, le Mali et le Niger partagent un même constat : la CPI s’est transformée en un instrument de pression politique. Selon eux, elle ferme les yeux sur certains conflits internationaux majeurs, tout en focalisant son action sur l’Afrique. Ce déséquilibre judiciaire nourrit l’idée que la CPI sert davantage les intérêts des puissances occidentales que ceux de la justice universelle.
En quittant cette juridiction, les trois pays sahéliens affichent donc une volonté de se libérer d’un système jugé inéquitable et néocolonial.
Les bénéfices attendus : un pari sur la souveraineté
Le retrait permet aux trois pays de confier le traitement des crimes graves à leurs propres juridictions. Cela signifie que les décisions de justice ne seront plus dictées par une instance extérieure, mais rendues localement. Dans un contexte de lutte contre le terrorisme, cette autonomie est essentielle pour juger rapidement et efficacement les crimes liés aux attaques armées ou aux exactions contre les civils.
Les populations, souvent éloignées des mécanismes internationaux, pourront avoir davantage confiance dans des procédures menées sur leur sol. La légitimité d’une justice visible et ancrée dans le contexte local est un atout pour restaurer le lien entre citoyens et institutions judiciaires.
La décision collective d’abandonner la CPI illustre la cohésion croissante entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Après avoir quitté la CEDEAO, ces États confirment leur volonté de tracer une voie commune, indépendante des influences extérieures. Cette dynamique contribue à solidifier l’AES comme un acteur régional de poids.
Le geste des trois pays pourrait inspirer d’autres nations africaines. Déjà, certains États comme le Kenya ou l’Afrique du Sud avaient menacé de quitter la CPI dans le passé. L’initiative sahélienne pourrait raviver le débat continental sur la création d’une cour africaine de justice pénale, adaptée aux réalités du continent.
Conséquences régionales et internationales
Le retrait ne manquera pas de susciter des critiques de la part de certains partenaires occidentaux. Mais il peut aussi ouvrir de nouvelles opportunités diplomatiques, notamment avec des puissances qui prônent le respect de la souveraineté des États, comme la Russie ou la Chine. Ces pays pourraient offrir un soutien technique ou logistique pour renforcer les capacités judiciaires locales.
La lutte contre le terrorisme reste la priorité absolue pour le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Le retrait de la CPI pourrait permettre une gestion plus souple et pragmatique des affaires liées aux groupes armés. Par exemple, certains accords locaux de réconciliation ou d’amnistie partielle, difficiles à concilier avec les exigences rigides de la CPI, pourraient désormais être négociés plus librement.
Les défis à surmonter
Même si les avantages de ce retrait sont réels, plusieurs défis restent à relever. Les systèmes judiciaires des trois pays, déjà fragilisés par l’insécurité, devront être considérablement renforcés. Construire une justice autonome exige des moyens financiers et humains considérables : formation de magistrats, mise à niveau des infrastructures judiciaires, protection des témoins, enquêtes spécialisées. Si ces défis sont relevés, cela contribuera à créer un environnement institutionnel plus solide, capable d’attirer des investissements et de renforcer la confiance interne. L’absence de recours à une juridiction internationale pourrait être interprétée comme un recul en matière de droits humains, si les procès nationaux manquent de transparence. Il faudra éviter que cette souveraineté retrouvée ne se traduise par une instrumentalisation de la justice à des fins politiques. Ces défis, bien que réels, ne diminuent pas la portée symbolique du retrait, qui reste avant tout un acte politique fort.
Un tournant dans la dynamique de l’AES
Le retrait de la CPI ne peut être dissocié du contexte plus large. Depuis 2022, le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont multiplié les décisions de changement de paradigme : rupture avec certains partenaires militaires occidentaux, rapprochement stratégique avec d’autres puissances, et surtout création de l’AES.
Chaque étape illustre une volonté commune : reprendre le contrôle de leur destin. La sortie de la CPI s’inscrit dans cette logique. Elle renforce la cohérence des initiatives souverainistes et alimente le projet politique régional. Le départ du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la Cour pénale internationale représente un tournant majeur dans l’histoire du Sahel. Plus qu’un simple acte juridique, c’est une affirmation de souveraineté, un message politique et une stratégie régionale.
Certes, les défis sont nombreux : renforcer les institutions judiciaires, préserver la crédibilité internationale et garantir le respect des droits humains. Mais les opportunités sont considérables : une justice plus proche des citoyens, une autonomie renforcée et un rôle de leader panafricain pour les trois pays.
En quittant la CPI, l’AES confirme qu’elle ne se contente pas de subir l’ordre international : elle entend le transformer, en ouvrant la voie à une justice africaine souveraine.
Assane BAGAYA / Cosmos Ouaga
















