Après trois années d’isolement sous la menace terroriste, la région (ex province) du Sourou respire à nouveau. Grâce à une série d’opérations militaires menées depuis mars 2025, l’armée burkinabè a démantelé les principales bases des groupes armés et rouvert le tronçon Toma–Tougan, longtemps considéré comme le plus dangereux du pays. Entre soulagement et prudence, habitants, commerçants et autorités locales témoignent d’un retour progressif à la vie.
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Une libération au prix d’opérations d’envergure
Le 21 mars 2025 restera une date gravée dans l’histoire de la région du Sourou. Ce jour-là, les Forces armées burkinabè ont lancé une opération spéciale dans la commune de Dî et dans la vallée du Sourou. Objectif : démanteler la principale base terroriste qui contrôlait la zone depuis plus de trois ans. « Un fief imprenable », affirmaient les Groupes armés terroristes (GAT), qui s’étaient retranchés dans cette vallée fertile, transformée en sanctuaire.
La reconquête ne s’est pas faite en un seul jour. Bien avant cette offensive décisive, l’armée avait multiplié les patrouilles sur l’axe Ouagadougou–Tougan, coupant progressivement les lignes d’approvisionnement des combattants. Ces opérations de harcèlement et de contrôle ont fini par asphyxier les réseaux logistiques des terroristes. Résultat : l’axe Ouaga–Toma, puis Toma–Tougan, longtemps fermé aux civils, a commencé à se rouvrir à la circulation.
Tougan, de “grenier du Burkina” à ville assiégée
Tougan, chef-lieu de la nouvelle région du Sourou, porte un nom qui en dit long sur son identité : en langue san, « Toa » signifie « tas de mil ». La ville est surnommée depuis longtemps « le grenier du Burkina ». Mais l’arrivée des groupes armés terroristes a bouleversé ce rôle nourricier. Pendant trois ans, ses habitants ont vécu dans un quasi-blocus.
Les routes menant à Tougan étaient devenues des couloirs de la mort. Le tronçon Toma–Tougan, en particulier, ne pouvait être parcouru qu’en convois militaires, organisés parfois après plusieurs semaines d’attente. Pour un voyageur ou un commerçant, rejoindre Ouagadougou relevait du parcours du combattant. L’économie locale s’est effondrée, le marché de Tougan s’est vidé, et une partie de la population a fui vers des zones plus sûres.
Une route qui renaît sous escorte partielle
Depuis quelques mois, le trafic sur le tronçon Toma–Tougan a repris. Les convois obligatoires ont été levés et les véhicules civils circulent désormais de 7 h à 18 h, sous la vigilance des forces de défense et des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP). Les villages désertés commencent timidement à se repeupler.
À Biban et Sienan, les écoles ont rouvert. Les enseignants reprennent leur poste, souvent dans des conditions précaires, mais avec une volonté farouche de ramener la vie. « On peut dire qu’il y a eu un grand changement, même si les heures sont limitées », raconte Zango Jean-Baptiste, professeur certifié des écoles. « Avant, pour voyager, il fallait un convoi. Maintenant, on peut voyager chaque jour. Les populations de Tougan sont reconnaissantes, mais nous demandons aux autorités d’ouvrir d’autres axes. »
La réouverture de la route a été vécue comme une bouffée d’air pour les habitants. À Toma, Belem Bouda, conducteur de tricycle, retrouve le sourire :
« La reprise du trafic est une bonne chose. Vraiment, nous sommes très contents. Nos activités ont repris. Nous souhaitons maintenant la réouverture du trajet de Gassan. »
À Tougan, le constat est le même chez certains acteurs de la société civile. Omar Songzabré, ingénieur en construction, s’investit dans la réhabilitation des infrastructures publiques :
« Ce n’est pas facile, mais les choses reprennent. Les écoles rouvrent progressivement. Je me rends à Tougan pour l’ouverture d’un centre de santé dont j’ai supervisé la construction. Nous souhaitons la présence effective de l’administration pour que tout se passe bien. »
Ces signes de normalisation témoignent d’une dynamique positive. Mais la reconstruction est loin d’être achevée.
Le marché de Tougan, entre abondance et mévente
Marché centrale de Tougan
Au grand marché de Tougan, la situation reste paradoxale. Grâce à la reprise du trafic, les denrées alimentaires et les produits de première nécessité sont de nouveau disponibles. Mais les clients manquent.
Traoré Daouda, vendeur, déplore une économie fragile :
« La reprise du trafic a amélioré les choses, mais la situation est toujours difficile. Nous sollicitons les autorités pour un accompagnement. »
Awa Ouédraogo, vendeuse de condiments, partage la même inquiétude :
« La réouverture du marché est appréciée, mais rien ne marche. Nos produits pourrissent par manque de clients. Nous prions pour que les choses changent totalement. »
La peur des incursions, les déplacements forcés et l’appauvrissement généralisé ont réduit le pouvoir d’achat. Le marché, cœur battant de Tougan, peine à retrouver son dynamisme d’antan.
Entre prudence et espoir
Si la circulation est de nouveau possible, elle reste encadrée. Les compagnies de transport, encore frileuses, se limitent à quelques rotations. La société TKF est pour l’instant la seule à desservir l’axe Ouaga–Tougan. Les horaires imposés — de 8 h 30 à 16 h 30 — rappellent aux habitants que la menace n’est pas totalement écartée.
« On ne peut pas dire que la voie est totalement libérée », confie Bonkoungou Étienne, habitant de Tougan. « Les compagnies circulent seulement dans une plage horaire restreinte. Il faut toujours une vigilance accrue. »
Ces propos traduisent la dualité du moment : un retour à la vie, mais fragile, suspendu à la capacité de l’armée à maintenir la pression.
Dans toute la région, la présence militaire demeure visible. Les VDP, auxiliaires de l’armée, assurent des points de contrôle dans les villages, rassurant les populations tout en décourageant les infiltrations ennemies.
La libération de la vallée du Sourou a été un tournant stratégique. Située dans une zone de cultures vivrières et de pâturages, elle offrait aux groupes armés une base logistique précieuse. En reprenant ce territoire, l’armée a non seulement sécurisé l’axe routier, mais aussi brisé un mythe d’invincibilité entretenu par les terroristes
Une reconstruction à poursuivre
La reprise du trafic et le retour progressif de l’administration ne suffisent pas à panser les plaies. Les écoles et centres de santé rouvrent, mais souvent sans ressources suffisantes. Certaines familles déplacées hésitent encore à revenir, faute de sécurité complète.
Drabo Kadi, restauratrice, résume bien ce paradoxe :
« Il y a eu un petit changement avec la reprise du trafic, mais ce n’est pas suffisant. Tant que les populations ne pourront pas circuler librement, ce sera difficile. C’est le village qui nourrit la ville. »
La réhabilitation des infrastructures, la relance des activités agricoles et la sécurisation des villages périphériques sont désormais les priorités.
Une région qui refuse de céder
Malgré les épreuves, Tougan et le Sourou restent debout. Les habitants témoignent d’une résilience remarquable. Chaque retour d’élève dans une école, chaque ouverture de boutique, chaque bus qui traverse le tronçon libéré est vécu comme une victoire.
Cette résistance quotidienne nourrit l’espoir d’un avenir plus stable. Mais elle pose aussi un défi immense aux autorités : transformer les victoires militaires en relance économique et sociale durable.
un souffle fragile
Le Sourou, longtemps coupé du reste du pays, vit une étape décisive de sa reconquête. La reprise du trafic entre Toma et Tougan redonne espoir, mais la normalisation reste incomplète. Les habitants oscillent entre soulagement et crainte, savourant chaque signe de renaissance tout en redoutant un possible retour des violences.
Pour l’armée burkinabè, le défi est clair : consolider ses acquis et transformer cette avancée sécuritaire en paix durable. Pour les habitants, la bataille est celle de la reconstruction économique et sociale. Tougan, grenier du Burkina, aspire à redevenir une ville vivante, ouverte et prospère. Mais sur l’axe Ouaga–Tougan, l’ombre du danger rappelle que le chemin vers la stabilité reste encore long.
Assane BAGAYA, Grand Reportage – Cosmos Ouaga
NB: Ce grand reportage a été réalisé entre avril et mai, sur l’axe Toma–Tougan ainsi que dans les deux villes elles-mêmes. Il est donc possible que la situation ait évolué depuis.
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