Tanzanie : réélection écrasante de Samia Suluhu Hassan sur fond de violences meurtrières et de contestation

La présidente sortante obtient près de 98 % des voix à l’issue d’un scrutin marqué par l’absence d’opposition, une répression sanglante et un black-out numérique. L’opposition et plusieurs observateurs internationaux dénoncent une « parodie de démocratie ».

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La Tanzanie s’enfonce dans une crise politique sans précédent. Après trois jours de violences meurtrières, la Commission électorale nationale a proclamé samedi la victoire de la présidente sortante Samia Suluhu Hassan, créditée de 97,7 % des suffrages lors du scrutin présidentiel du 30 octobre. Une victoire jugée « impossible » par l’opposition, alors que les principaux candidats adverses avaient été emprisonnés ou disqualifiés avant même le vote.

Selon la Commission électorale, plus de 31,9 millions d’électeurs sur les 32,7 millions recensés auraient voté, affichant un taux de participation de près de 87 %. Un chiffre contesté par les observateurs indépendants et plusieurs médias internationaux, dont BBC et Reuters, qui évoquent au contraire une faible affluence dans les bureaux de vote.

Un scrutin sans opposition et sous haute tension

Le principal parti d’opposition Chadema avait été exclu de la course présidentielle après l’arrestation en avril de son chef, Tundu Lissu, inculpé pour trahison — un crime passible de la peine de mort. Le deuxième grand parti, ACT-Wazalendo, a également vu son candidat disqualifié sur la partie continentale, ne pouvant concourir qu’à Zanzibar. Dans ce contexte, la présidente sortante s’est retrouvée candidate unique face à une population démobilisée et méfiante.

Des violences consécutives aux élections en Tanzanie

« Personne n’est allé voter, c’est une mascarade », a dénoncé John Kitoka, porte-parole du Chadema, cité par AFP et Le Monde Afrique. Son parti accuse les forces de sécurité d’avoir tué plus de 700 manifestants à travers le pays depuis le jour du scrutin, un bilan jugé « plutôt crédible » par des sources diplomatiques relayées par France 24 et Al Jazeera.

Les violences ont éclaté dès le jour du vote à Dar es Salaam, capitale économique du pays, avant de s’étendre à plusieurs régions, notamment Mwanza et Zanzibar. Des commissariats ont été incendiés, des tirs nourris ont retenti et l’armée a été déployée dans les grandes villes.

Les autorités ont imposé une coupure totale d’internet depuis mercredi, paralysant les communications et empêchant la diffusion d’images ou de bilans fiables. « Quand la situation s’apaisera, l’internet reviendra », a justifié un porte-parole du parti au pouvoir, le Chama cha Mapinduzi (CCM), au micro d’Al Jazeera.

Cette coupure, combinée aux couvre-feux imposés, a plongé le pays dans une chape de plomb. Les conséquences économiques sont lourdes : selon Le Monde Afrique, le port stratégique de Dar es Salaam est resté fermé plusieurs jours, les stations-service sont à sec et les prix des denrées de base ont doublé.

Face aux accusations de répression, le ministre tanzanien des Affaires étrangères Mahmoud Thabit Kombo a affirmé sur Al Jazeera qu’« aucun usage excessif de la force » n’avait eu lieu, évoquant seulement « des poches de violence isolées ».

De son côté, la présidente Samia Suluhu Hassan a remercié les forces de sécurité pour leur « sens du devoir », tout en condamnant les manifestations qu’elle a qualifiées d’« actes antipatriotiques ».

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Réactions internationales et inquiétudes croissantes

Les réactions ne se sont pas fait attendre. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a appelé à une « enquête minutieuse et impartiale » sur les accusations d’usage excessif de la force.
L’Union africaine (UA) a félicité la présidente pour sa réélection, tout en exprimant son « profond regret pour les vies perdues ».
De son côté, l’Union européenne a exhorté les autorités à « faire preuve de retenue » et à garantir le respect des libertés fondamentales.

Première femme à la tête de la Tanzanie, Samia Suluhu Hassan avait été saluée en 2021 pour avoir assoupli les politiques répressives de son prédécesseur, John Magufuli, notamment en rouvrant certains médias et en relançant le dialogue avec l’opposition.
Mais, selon Reuters et The Guardian, son image s’est ternie à l’approche du scrutin : arrestations arbitraires, intimidations et exclusion des partis rivaux ont rappelé les pires heures du magufulisme.

La Tanzanie, longtemps perçue comme un pôle de stabilité régionale, traverse aujourd’hui une période d’incertitude. Pour plusieurs observateurs, la réélection écrasante de Mme Hassan consacre le retour d’un régime autoritaire dans un pays pourtant engagé depuis 1995 sur la voie du multipartisme.

« Ce qui se joue à Dar es Salaam dépasse la Tanzanie », souligne un éditorial du Guardian Africa. « C’est un test pour la démocratie dans toute l’Afrique de l’Est, où les transitions pacifiques du pouvoir deviennent de plus en plus rares. »

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La Rédaction  / Cosmos Ouaga

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