Yousra Elbagir ou le journalisme au service du récit contre l’AES ?

Le reportage de Yousra Elbagir sur le Burkina Faso n’a pas seulement suscité une polémique. Il a réveillé une question fondamentale : qui écrit aujourd’hui le récit sur le Sahel, et au service de quels intérêts ?

Présenté comme une enquête journalistique, le sujet diffusé par Sky News a été perçu par de nombreux Burkinabè comme une construction orientée, reposant davantage sur un narratif géopolitique que sur une investigation rigoureuse. Insistance sur le chaos, focalisation sur le terrorisme, mise en scène d’un État assiégé, traitement appuyé de l’influence russe : pour ses critiques, le reportage épouse les codes classiques d’une lecture occidentale du Sahel.

Le point le plus contesté reste l’utilisation de données et d’images jugées fragiles ou insuffisamment vérifiées. Lorsque des contenus circulant dans l’écosystème informationnel des groupes armés, ou provenant de sources secondaires, se retrouvent intégrés à une production internationale sans recoupements visibles, la question n’est plus seulement journalistique — elle devient politique.

Car un reportage de guerre ne peut se construire sur des impressions, des fragments viraux ou des récits militants recyclés comme des faits.

Plus troublant encore : cette production intervient après le séjour de la journaliste au Burkina Faso, où elle avait obtenu un accès rare au président Ibrahim Traoré. Au cours de cet entretien, les enjeux de sécurité, de souveraineté et les critiques visant la transition avaient pourtant été abordés directement.

Dès lors, une interrogation persiste : pourquoi les éléments contradictoires apportés lors de cette interview semblent-ils si peu avoir modifié l’architecture du récit final ?

C’est ici que naît le soupçon.

Non pas nécessairement celui d’une manipulation individuelle, mais celui d’un cadre narratif préconstruit, dans lequel les faits ne servent plus à comprendre une réalité complexe, mais à confirmer une grille de lecture déjà écrite.

Et cette grille, pour beaucoup de partisans de l’AES, est connue : délégitimer les régimes souverainistes du Sahel, fragiliser leur crédibilité internationale, et présenter leur rupture stratégique avec l’ordre occidental comme une aventure dangereuse.

Ce n’est pas un hasard si cette controverse survient dans un moment où le Burkina Faso, le Mali et le Niger tentent de redéfinir leur place dans le monde.

Quand un peuple cherche à reprendre sa souveraineté, la bataille se déplace aussi sur le terrain de l’information.

Et c’est précisément là que les grands médias internationaux sont aujourd’hui contestés.

Non parce qu’ils seraient systématiquement faux.

Mais parce qu’ils sont de plus en plus perçus, en Afrique, comme porteurs de visions du monde marquées par des intérêts géopolitiques.

La colère populaire contre ce reportage, y compris les réactions très dures sur les réseaux sociaux, s’inscrit dans cette rupture de confiance.

Le retrait puis la correction de la vidéo initiale par Sky News, après des erreurs relevées sur certaines images, n’a fait que renforcer cette défiance.

Car pour beaucoup, cela a validé une intuition : le travail diffusé comportait des failles graves.

Le cas Yousra Elbagir dépasse donc une journaliste.

Il interroge une industrie médiatique.

Il pose la question du regard porté sur l’Afrique.

Pourquoi certains récits africains sont-ils immédiatement suspectés lorsqu’ils viennent des États sahéliens, tandis que les narratifs produits depuis Londres, Paris ou Washington conservent spontanément un vernis d’objectivité ?

Pourquoi la parole souverainiste est-elle si souvent traitée comme propagande, tandis que les récits géopolitiques occidentaux sont présentés comme expertise ?

Voilà le vrai débat.

Yousra Elbagir, journaliste reconnue du paysage médiatique international, a construit sa carrière dans les grandes rédactions anglo-saxonnes. Cela ne constitue pas une preuve de partialité.

Mais cela explique pourquoi son travail s’inscrit dans une culture éditoriale spécifique, avec ses angles, ses priorités et ses biais possibles.

Et c’est précisément ce que contestent aujourd’hui ses détracteurs.

Le problème n’est pas qu’une journaliste critique le Burkina Faso.

Le problème est que cette critique, si elle repose sur des sources fragiles, des images contestées ou des raccourcis narratifs, cesse d’être du journalisme rigoureux pour devenir un instrument dans la guerre des récits.

Or le Sahel est déjà saturé de propagandes croisées, Occidentales, Russes, Djihadistes etc.

Dans ce contexte, le premier devoir du journalisme devrait être la prudence.

Le second, la vérification.

Le troisième, l’équilibre.

Quand ces trois principes vacillent, la crédibilité vacille avec eux.

Et c’est exactement ce que révèle cette affaire.

Au fond, la question n’est pas seulement : Yousra Elbagir a-t-elle produit un reportage contestable ?

La vraie question est plus grave :

le journalisme international accepte-t-il encore de regarder l’Afrique autrement qu’à travers ses propres intérêts stratégiques ?

Si la réponse est non, alors ce n’est pas seulement un reportage qui est en cause.

C’est tout un système narratif.

Assane BAGAYA

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